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Page 1 sur 3 par Yehudi Menuhin
L'espoir déçu de l'enfant découvrant son impuissance rejoint-il le désespoir de l'adulte constatant l'impossibilité de faire bouger les hommes, même pour les sauver ? Si oui, le rêve devient cauchemar. Comme le héros de ce conte allégorique, j'ai fait cette double expérience.
Alors, enfants de rêve et adultes de cauchemar ?
Je ne peux m'y résoudre car, en dépit de mes quatre-vingt-deux années, je tiens toujours à mes rêves d'enfant.
Après tout, je ne rêve pas quand j'observe la loutre avec son bébé qui
jouent dans cet état sublime qui unit la mère à l'enfant. Je ne rêve
pas quand j'observe une Terre riche qui se renouvelle en s'appropriant
et en transfigurant la mort de toute chose: la feuille, l'arbre,
l'herbe, l'animal, l'oiseau à l'oeil aigu volant dans le ciel ou le ver
aveugle rampant sous la terre. Tous ces éléments sont interdépendants,
tous aspirent à la lumière ensoleillée puis tombent dans le sein de
cette terre de foi, d'amour, de générosité qui nous nourrit et nous
guérit.
Je ne rêve pas quand je joue ou dirige une musique qui fait pleurer, sourire, danser et rêver.
Je ne rêve pas quand je vois, quand j'entends, quand j'éprouve la
joie, l'exubérance, l'amour et la tendresse des enfants, des artistes
et des professeurs qui tous ensemble chantent et dansent ? C'est
vraiment là devant moi, cela existe.
Et je ne rêve pas quand je dors sur une herbe douce et parfumée, à
l'ombre des branches d'un chataigner en fleurs, ou quand je médite au
son enchanteur d'un ruisseau.
D'où viennent les cauchemars ? De la déception des rêves non accomplis...
Enfant, j'étais convaincu que si seulement je jouais assez bien la
Chaconne de Bach, cette oeuvre à la fois majestueuse et passionnée, si
je la jouais d'une façon sublime et parfaite, aucun mortel n'oserait
rompre cet état de grâce et que toute brutalité, toute guerre, toute
peur, toute haine, toute vengeance, toute jalousie seraient abolies.
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